mercredi 21 janvier 2026

Écologie, résilience et souveraineté pour la France et l’Europe.

Publié le : 21 janvier 2026.
Autrices : Auriane Laurent, Tiffany Tran-Heinerich.

Introduction

Les temps sont durs pour les écologistes dans un contexte de backlash écologique international croissant. Aux États-Unis, le recul est assumé et incarné par les plus hautes strates de l’état : Trump lui-même en fait un cheval de bataille. Au-delà du climato-scepticisme assumé du Président ; les faits sont là : retrait des accords environnementaux (sortie des accords de Paris), baisse de subventions aux organismes de recherches sur le climat (sortie du GIEC) et recul des politiques climatiques (dérégulation des extractions minières)

Dans ce contexte, la tentation est grande pour l’Europe de suivre nos amis d’outre-Atlantique. Pourtant, nous pensons que suivre ce recul, qui traduit une logique de court terme souvent dictée par des arbitrages électoraux et économiques, serait une erreur stratégique. Bien au contraire, c’est pour nous le moment de transformer notre avance climatique en avantage compétitif durable, au service d’une industrie française et européenne résiliente et souveraine.

Sortir de la dépendance énergétique, maitriser notre accès aux ressources face aux tensions géopolitiques et protéger nos marchés de la concurrence internationale, tels sont les co-bénéfices clefs de la transition. Loin d’être uniquement une contrainte réglementaire, elle redéfinit les conditions de la compétitivité industrielle.

Alors, comment transformer cette exigence climatique en opportunité économique ? Comment concilier ambition environnementale, réindustrialisation et autonomie stratégique ?

1 – L’écologie au service de la souveraineté : Protéger l’industrie française et réindustrialiser

La décarbonation ne se limite pas à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Elle constitue un enjeu de maîtrise économique et politique, dans un contexte international instable où l’accès à l’énergie, aux ressources et aux technologies est de plus en plus stratégique.

a. Écologie et souveraineté ne s’opposent pas, mais se complètent

Électrifier et produire local pour une souveraineté énergétique

La France importe encore 65 % de l’énergie nécessaire à son fonctionnement, principalement sous forme d’énergies fossiles. Ce qui fait de la souveraineté énergétique un enjeu géopolitique majeur. En effet, les crises récentes ont démontré à quel point la dépendance au gaz russe ou au pétrole du Moyen-Orient expose les économies européennes à des chocs violents et imprévisibles. Cette dépendance a été brutalement mise en lumière lors de la crise énergétique de 2022, qui a entraîné une hausse des prix de l’énergie et une inflation record. Si la consommation de gaz a baissé de 24 % entre 2021 et 2024, la dépendance demeure significative, puisqu’un tiers des importations françaises de GNL provenait encore de Russie en 2024 (The Shift Project, 2025).

Dans ce contexte, la transition énergétique n’est pas seulement un projet climatique, c’est un projet de résilience et de sécurité nationale. Elle repose sur une double dynamique : électrification massive des usages, combinée à une baisse structurelle de la consommation par la sobriété. Chaque kilowattheure économisé ou électrifié est un kilowattheure de pétrole ou de gaz importé en moins.

Accélérer cette transition, adossée à un mix électrique bas-carbone produit sur notre territoire, est la condition d’une industrie européenne compétitive, indépendante et durable.

Sobriété en ressources et économie circulaire

Le même raisonnement s’applique à l’usage des ressources matérielles. Les politiques de sobriété et d’économie circulaire constituent des leviers majeurs pour réduire la dépendance aux matières premières importées, souvent sous tension géopolitique.

Un exemple parlant : malgré sa relative abondance sur Terre, le prix du lithium a flambé entre 2022 et 2023, atteignant jusqu’à cinq fois sa valeur de 2021. Cette hausse spectaculaire s’explique simplement : la demande mondiale pour les batteries nécessaires à l’électrification des transports explose, tandis que les principaux centres de production, concentrés en Australie, en Amérique latine et en Chine, peinent à suivre cette croissance rapide. À cela s’ajoute la spéculation sur une éventuelle pénurie, qui accentue encore la hausse des prix.

Même si nous ne pouvons pas totalement éliminer notre dépendance à certaines ressources stratégiques, comme l’uranium pour le nucléaire ou les terres rares pour les technologies, faute de production nationale, nous pouvons néanmoins la réduire grâce à des stratégies non extractives.

Réduire, remployer et recycler nos produits localement offre une réponse à bas-coût pour sécuriser une partie de nos approvisionnements tout en diminuant l’empreinte environnementale. Le triptyque investissements en R&D, innovation technologique et évolution des comportements est essentiel pour permettre le développement à large échelle de filières circulaires .

Notons que le défi est de taille alors que l’économie mondiale reste très largement linéaire : en 2025, seulement 6,9 % de l’économie était circulaire, un chiffre en recul de 0,3 % par rapport à l’année précédente (The Circularity Gap Report, 2025). Une trajectoire qui accroît mécaniquement les dépendances et la vulnérabilité économique des pays importateurs de ressources.

L’écologie dynamise les filières grâce à la création d’emplois locaux

La création de nouvelles filières bas-carbone représente un potentiel énorme pour l’industrie française : jusqu’à 500 000 emplois supplémentaires en France d’ici 2030 selon l’ADEME (Rapport thématique de France Stratégie, 2023).

Prenons pour exemple l’industrie du vélo, que le Shift Project a estimé à plus de 200 000 emplois créés, qu’il s’agisse de la fabrication des vélos ou de leur maintenance, notamment grâce aux politiques du dernier kilomètre (The Shift Project, 2021).

Autrement, les filières circulaires illustrent particulièrement ce potentiel. Le réemploi, la réparation ou la consigne sont fortement créateurs d’emplois locaux, non délocalisables, tout en réduisant la dépendance aux importations de matières premières. Des initiatives comme le collectif Go! Réemploi, qui redéploie la consigne du verre dans plusieurs régions françaises, montrent que ces modèles sont économiquement viables.

b. L’écologie, ou l’opportunité du siècle pour une Europe à la pointe

Au-delà des débats et des résistances, le véritable enjeu est clair : la transition écologique constitue l’opportunité industrielle et économique majeure du XXIᵉ siècle pour l’Europe. À l’échelle des prochaines décennies, les technologies bas-carbone, les infrastructures énergétiques, les matériaux durables, l’économie circulaire et les services associés deviendront des secteurs stratégiques majeurs. Les pays qui maîtriseront ces chaînes de valeur capteront la valeur ajoutée, les emplois qualifiés et l’influence géopolitique associée. Par conséquent, l’écologie offre une fenêtre unique pour réindustrialiser le continent, renforcer sa souveraineté et se positionner en leader mondial sur les technologies et les modèles économiques de demain.

Cela est d’autant plus vrai au regard du contexte international crée un appel d’air stratégique. Le recul des États-Unis sur certaines politiques climatiques, conjugué à une approche plus opportuniste et moins structurante de la transition, laisse un espace vacant sur le leadership industriel bas-carbone. Là où d’autres hésitent ou temporisent, l’Europe peut capitaliser sur sa constance réglementaire et sa vision de long terme pour attirer les investissements, les talents et les chaînes de valeur industrielles. Cette situation rappelle que l’avance ne se décrète pas : elle se construit précisément lorsque les concurrents ralentissent.

C’est pourquoi l’Europe doit assumer une stratégie offensive. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner la transition, mais de la piloter activement pour que les technologies, les standards et les modèles économiques de demain émergent et s’industrialisent sur le sol européen. Investir massivement aujourd’hui, sécuriser les filières, protéger les industries naissantes et accélérer l’innovation est une condition indispensable pour éviter de dépendre demain de solutions importées. En ce sens, l’écologie n’est pas une contrainte à gérer, mais bien le socle d’un nouveau projet industriel européen, capable de conjuguer souveraineté, compétitivité et ambition climatique.

Un capital humain et technologique sur lequel l’Europe peut s’appuyer

L’Europe dispose d’un avantage comparatif majeur : un capital humain et scientifique de tout premier plan. Le continent concentre des centres de recherche, des universités, des écoles d’ingénieurs et des savoir-faire industriels parmi les plus performants au monde. Cette densité de compétences constitue un socle essentiel pour développer, industrialiser et diffuser les technologies de la transition écologique.

L’Europe maîtrise déjà des segments clés de la transition, qu’il s’agisse des réseaux électriques, de l’efficacité énergétique, des technologies industrielles bas-carbone ou encore de l’ingénierie des procédés. Cette base technologique, combinée au développement du tissu industriel existant, permet et permettra d’innover et de passer à l’échelle, de manière à en faire des projets industriels structurant.

Une réglementation européenne structurante au service de la réindustrialisation

Le cadre réglementaire européen, encore souvent perçu comme une contrainte, constitue en réalité un puissant levier de transformation industrielle. Il s’agit encore de trouver le juste milieu entre l’ambition climatique et l’efficacité administrative. Dans ce contexte, la taxonomie verte européenne joue ici un rôle central : en définissant précisément ce qui constitue une activité durable, elle apporte une lisibilité inédite aux acteurs économiques et oriente les décisions d’investissement vers les technologies et les filières compatibles avec les objectifs climatiques.

Par ailleurs, les politiques climatiques européennes ont progressivement intégré une dimension de protection et de structuration des filières industrielles. Le prix du carbone (EU ETS), longtemps perçu comme un facteur de fragilisation de la compétitivité, est désormais complété par le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM). Ce dernier permet d’aligner le coût carbone des produits importés sur celui supporté par les producteurs européens, limitant ainsi les fuites de carbone et la concurrence déloyale de pays moins exigeants sur le plan environnemental.

Ces outils réglementaires doivent permettre un cadre stable et prévisible, indispensable pour engager des investissements industriels lourds et de long terme. Il y a intérêt aujourd’hui à ce que la politique climatique devienne un instrument de politique industrielle européenne.

Des outils financiers efficaces et une performance économique déjà démontrée

Cette structuration réglementaire s’accompagne d’outils financiers, publics comme privés, qui soutiennent concrètement la transition de l’appareil productif. Les secteurs de l’énergie et de l’industrie figurent aujourd’hui parmi les rares secteurs dont la trajectoire reste globalement alignée avec les ambitions climatiques européennes (Projet de SNBC-3, 2026). Ce constat n’est pas fortuit.

En effet, contrairement aux autres secteurs comme la construction ou les transports, les dispositifs de financement dédiés à la transition écologique industrielle sont relativement préservés du recul observé ces derniers mois en France et en Europe. Des programmes comme PACTE Industrie à l’échelle nationale ou l’Innovation Fund à l’échelle européenne permettent de financer la décarbonation des procédés, l’innovation technologique et l’industrialisation de solutions bas-carbone. Ces financements jouent un rôle clé dans la capacité de l’industrie à investir, à moderniser ses outils de production et à se projeter dans le long terme.

Au-delà des moyens mobilisés, les résultats sont déjà visibles. La Commission européenne a mis en évidence une corrélation positive entre l’alignement des entreprises avec la taxonomie verte et leur performance économique : les entreprises les plus engagées dans la transition sont aussi, en moyenne, les plus prospères. La transition climatique calqué sur la taxonomie verte apparaît ainsi comme un véritable levier opérationnel de compétitivité (European Commission, 2024).

Dans un contexte international marqué par le ralentissement, voire le recul, de certaines politiques climatiques, en particulier aux États-Unis, l’Europe a une carte majeure à jouer. Cette situation doit l’inciter à accélérer, à investir massivement et à structurer des filières de pointe, afin de prendre une avance scientifique, technologique et industrielle durable. La résilience climatique va de pair avec la performance économique, à condition que les chaînes de valeur soient souveraines et maîtrisées.

2 – La souveraineté au service de l’écologie : Créer des chaînes de valeurs souveraines

La France vise une réduction de 55 % de ses émissions d’ici 2030 par rapport à 1990. Si ses performances nationales sont relativement bonnes (CCPI de Germanwatch, 2025), cette lecture masque une réalité plus complexe : 50 % de l’empreinte carbone de la consommation française est importée (Projet de SNBC-3, 2026). Autrement dit, une part significative des émissions est simplement délocalisée.

Émissions de GES

Dans ce contexte, la transition ne peut être pleinement efficace que si les émissions sont maîtrisées sur le territoire national ou dans le cadre de chaînes de valeur européennes solides.

L’industrie, responsable de 20 % des émissions directes, joue un rôle central et structurant pour l’ensemble de l’économie. Le secteur doit repenser ses modèles pour intégrer relocalisation, économie circulaire et sobriété énergétique, et entraîner par la même occasion la décarbonation d’une partie des autres secteurs (transports, construction…). Pour ce faire, les efforts doivent se faire sur l’ensemble de la chaîne de valeur industrielle, avec des cadres réglementaires et financiers justes et ambitieux.

Achats

Privilégier des fournisseurs français et européens permet d’alimenter et de consolider les filières locales. Cela facilite la traçabilité, le respect des normes sociales et environnementales, et ouvre la voie à des démarches de co-construction de politiques RSE ambitieuses. Ce raisonnement vaut aussi bien pour les matières premières que pour les équipements industriels, contribuant à la relance de l’ingénierie et des capacités manufacturières européennes.

Transports

La relocalisation des chaînes d’approvisionnement réduit mécaniquement les distances parcourues et les émissions associées. Elle permet également de recourir à des solutions logistiques plus sobres, comme les flottes électriques, le fret ferroviaire ou la co- et slow-logistique, en s’appuyant sur des infrastructures françaises déjà relativement décarbonées.

Conception

L’éco-conception est un pilier de la souveraineté industrielle. En intégrant les principes de l’économie circulaire dès la phase de conception, les entreprises réduisent leur dépendance aux ressources vierges et améliorent la durabilité de leurs produits. Les filières REP offrent un cadre structurant pour mieux intégrer la fin de vie des produits et réinjecter les matériaux dans les cycles de production.

Production

Produire en France permet de bénéficier d’un mix électrique largement décarboné, un avantage comparatif majeur à l’échelle mondiale. L’électrification des procédés industriels, combinée à la sobriété énergétique et à l’investissement en R&D, permet de réduire les importations d’énergies fossiles tout en renforçant l’autonomie technologique.

Usage et fin de vie

Enfin, l’usage et la fin de vie des produits doivent s’inscrire dans une logique de soutenabilité. Réparation, maintenance, réemploi, consigne et recyclage sont autant de leviers pour réduire l’empreinte matière. Les modèles d’économie de la fonctionnalité (location, usage plutôt que possession) permettent de créer de la valeur tout en limitant la consommation de ressources.

Ainsi, la maîtrise des chaînes de valeur industrielles apparaît comme une condition indispensable pour réduire réellement l’empreinte carbone de la France : sans souveraineté productive, il n’y a ni écologie efficace, ni transition crédible, mais seulement un déplacement des émissions et des dépendances.

Conclusion

La transition écologique et la souveraineté économique forment un cycle vertueux : investir dans la décarbonation, l’efficacité énergétique et l’économie circulaire revient directement à renforcer l’autonomie productive, la stabilité des coûts et la capacité de résistance et de résilience de l’économie face aux chocs externes. En réduisant la dépendance aux énergies fossiles importées, aux matières premières sous tension, et aux produits étrangers, la transition limite l’exposition aux crises géopolitiques, aux ruptures d’approvisionnement et à la volatilité des prix.

Dans ce contexte, la résilience climatique ne peut être dissociée de la résilience économique. Une économie capable d’anticiper les risques climatiques, d’adapter ses infrastructures et de transformer ses modèles productifs est une économie plus robuste, plus compétitive et mieux armée pour durer. À l’inverse, retarder la transition fragilise les chaînes de valeur, alourdit les coûts futurs et accroît les vulnérabilités structurelles.

Cependant, la transition ne peut cependant reposer uniquement sur les entreprises, bien que la dernière édition de la SNBC leur impute 50 % de responsabilité de la transition. Les pouvoirs publics doivent outiller les entreprises sur la base d’outils financiers et réglementaires clairs et justes. Les citoyens ont aussi un rôle à jouer en soutenant les entreprises engagées par leurs choix de consommation. Enfin, les acteurs financiers ont un rôle clé à jouer en orientant les flux de capitaux vers des projets compatibles avec les objectifs climatiques. À défaut, ce sont souvent les contribuables qui assument, in fine, les coûts sanitaires et environnementaux.

Pour y arriver, en réaction au backlash écologique mondial, la France et l’Europe ont tout intérêt à s’appuyer sur la science, les données et les retours d’expérience concrets pour maintenir (et renforcer) le cap climatique et écologique. Les solutions, qu’elles soient techniques, technologiques ou comportementales, existent déjà. Ces leviers, combinés à une approche systémique et collaborative et soutenues pas des outils réglementaires et financiers cohérents, permettent de concilier ambition climatique, compétitivité industrielle et souveraineté durable.


Sources :

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